anaisella

Tout doucement s'absenter. Aller voir ailleurs si j'y suis et m'y trouver bien. Elles me suivent aussi, la vie est ailleurs, parfois.

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Nancy

Mince, ascétique, les cheveux retenus en arrière, bruns.
Les yeux bleu clair et profonds, intenses.
Assise souplement, derrière un petit bureau de bois recouvert d’un papier jaune d’or.

Echange de mots. Signature en noir sur la page.
Nord perdu. Mes amis expatriés. Tellement juste, tellement vrai.
Annie Ernaux aussi, oui, je suis d’accord.
Votre nom sonne comme celui d’une amie malade. Je pense à elle.
Annie Leclerc. Féministe. Son travail d’écriture avec les prisonniers.
Je fais des portraits de femmes.
Des portraits de femmes qui interviennent en prison. J’interroge la position de la femme dans l’univers carcéral masculin.
Dire merci avec les yeux. Sourire. Serrer un livre contre soi.
Repartir.

Balkans are back

Les Balkans me rattrapent, doucement, lentement, mais sûrement.

Soirées avec Tony ex collègue de mes anées Serbie. Gaillard de Macédoine. L’œil bleu, carré, un homme bon. La bouteille de T’ga za jug -Tristesse du sud- à la main, et la besace pleine d’histoires.
Quand nous nous sommes connus la guerre et ses marasmes n’étaient pas si loin et le sentiment de gâchis était si fort encore. Souvenir de soirée à Sofia, des blagues et encore des blagues, souvenirs de soirées à Belgrade restau et bar, souvenir d’appel en urgence « Tony j’ai un virus sur l’ordi, là, je fais quoi ? » et toujours une réponse simple et efficace.
Souvenir de la gentillesse sans fin d’un bon vivant à la colère rentrée. Cette génération qui a hésité entre les armes et la paix.

Il y a deux jours il était à Paris. Il a créé son association, il en est le président. Open the Windows. Rendre accessibles aux personnes handicapées les outils informatiques. Leur permettre d’accéder à Internet, de créer, d’échanger, de travailler avec un ordinateur.

Tony a fait un régime. Tony a été végétarien pendant 6 mois, Tony fait du yoga et il aime ça.

Et toutes ces nouvelles me ravissent. Toutes ces nouvelles sont autant de signes de ce que ce pays, cette région évoluent. Un homme peut aujourd’hui faire du yoga en Macédoine.
Et pourquoi pas me direz-vous. Et pourquoi pas, effectivement. Mais je ne sais que trop combien cela relevait de l’impensable dans cette société.

J’ai aimé revoir Tony. Petit à petit les Balkans se réconcilient avec moi, ou l’inverse. Je dois y retourner.

Question

Il y a quelque chose en moi, qui me fait femme.
Et ce sont ces rondeurs, et ce sont ces cycles de vie et de sang, et ce sont ces émotions qui montent sur mes joues. Cerise.
Mais c’est autre chose encore. Indéfinissable. Un souffle intermittent qui toujours revient. Un pinceau qui vient imprimer la toile par effleurement. Touches de couleurs qui se chevauchent.
Je suis femme. Je suis femme.

Fermer les yeux. Voir des chairs humides, rouges violacées. Des parois, des tubes, un peu brouillon. Des couleurs, des textures. Ne pas être capable de se faire une idée plus précise. Des bruits, étouffés sans doute. Chaleur. Au plus profond. Dans cet espace indéfini. Il est tellement difficile de se représenter l’intérieur Ne pas pouvoir aller au-delà. Mais il y a là, quelque chose en moi qui me fait femme.

L’avoir ignorée jusque là. Parce que d’autres causes existaient parce qu’il y a avait plus important à faire que se souvenir que j’étais femme. Plus grave que cette palpitation entre coeur et seins.

Il y a ce vide. Espace sans limite, sans frontière. Ce quelque chose à combler. Cette aspiration vaste, désespérée. Une impulsion. Un battement.
Il y a les hanches. Syncrétisme. Contenant. Qui saillent, qui rythment.
Il y a cette humidité lapante, palpitante. Lèvres folles qui murmurent et crient.
Il y a.
Il y a cette absence à combler indéfiniment. Vide cruel et douloureux. Déchirure initiale qui ne saurait être réparée.
Comment puis-je être une ?
Saurais je être femme ?

Péremption

35.

vélocifiction

Je déteste l’heure du déjeuner. Hordes abêties qui vont s’alimenter chez belle-maman le week-end.
Je déteste l’imbécile qui a créé le plan de cette ville. Sens giratoire, sens interdit.
Je déteste faire du vélo. Selle raide qui me rentre dans le cul et le dos cassé, plié sur le guidon.
Je déteste faire des courses. Galerie marchande au néon terne et foule oisive.
Je déteste aller choisir un cadeau. Je déteste les cadeaux, tout court.
Je déteste les anniversaires. Sauf le mien.

Et là, il est midi, je suis sur un vélo, j’ai ce paquet dans la poche interne de ma veste et je rentre fêter l’anniversaire de l’autre mâle de la famille, ce fils dont je ne suis même pas fier. Il y aura ma génitrice, à moitié sourde, traînant une odeur de renfermé, ma sœur frustrée et aigrie par les départs successifs des miteux qu’elle s’est choisie, ma fille au regard aussi vide que celui de sa mère, et ma femme, choisie par erreur un soir de lassitude. Si j’ai pas une vie de con je ne sais pas ce que c’est.

Alors Monsieur l’agent,
là,
le sens interdit,
oui
d’accord.
Mais je n’en ai rien à foutre.

Si vous pouviez me garder un peu, je veux bien vous être irrévérencieux. Je peux aggraver ma situation, vous cracher à la tronche, insulter les forces de l’ordre. Je peux dégrader votre véhicule ou encore prétendre avoir trop bu.
C’est ça ! On pourrait dire que j’ai trop bu. Je me suis arrêté au café de la place du Tertre, j’ai enfilé les pastis, et je suis reparti titubant sur ce clou même pas aux normes.
Regardez ! Vous avez vu qu’il n’a pas de dynamo ? Les pneus sont lisses !
Mais fouillez-moi au moins, je ne sais pas, faites quelque chose. Je dois avoir du shit qui traîne au fond de la poche arrière de mon jean.
Je vous suis, pas de problème. Je suis fou, si vous voulez. La folie fera mon affaire si elle m’épargne cette après-midi de simagrées.


17h30 ce sera parfait pour ressortir. Je me débrouillerai des explications.

Moi autre

Lourds, tendus, gonflés, pleins.
Vie indépendante, autonome.
Ils sont.
Ils sont moi.
Ils sont moi et pourtant ne m’appartiennent pas.

Animation soudaine que je ne peux que constater. Sentir en eux parfois battre une émotion que je n’avais pas vu venir, qui me surprend, me cueille à l’improviste. Ce battement d’aile interne qui les réveille. Surprise !

Ces appels qu’ils lancent parfois. Sémaphore à tout va. Sculpture qui s’incarne dans le tissu. Mouvement de mon corps en marche. Mouvement issu de leur logique propre. Cette danse magique et incantatoire qui tout à la fois berce et excite. Cette parcelle de ma peau où toutes les sensations se concentrent, pour disparaître, réapparaître. Cache-cache avec moi-même. Aimer ce jeu de balancement et tension. Réaction au vent, à la chaleur, à une image, une odeur, un son.

Ils m’ont apprivoisée.
Et je crois que je les aime bien.